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Ouvrir son projet en cours.

Les créateurs, les maîtres d'œuvre ont beaucoup de choses à dire sur ce qui préside à leur projet et sur ce qui se réalise à partir de lui mais plus rares sont les témoignages sur l'acte de projeter lui-même ; c'est-à-dire sur l'ensemble des énergies mobilisées, les diverses modalités, les divers niveaux d'élaboration, selon lesquels sa chronologie s'organise. Ils occultent volontiers leur démarche, ses phases d'évolution, de régression, de reprise et d'achèvement. Je voudrais donc vous engager à une approche qui donnerait plus d'éclairage à l'entreprise qu'à son dénouement.


La question la plus difficile est celle de mettre au jour le fonctionnement même du projet. Il importe déjà de ne pas confondre le projet comme temps d'élaboration avec le résultat même de ce travail. Tous les maîtres d'œuvre savent bien que ce qui décide de la fin de leur projet n'est jamais que la date du « rendu », convenue avec le maître de l'ouvrage pour en commencer la réalisation. Sans cette limite imposée, le projet ne serait sans doute jamais terminé. Tout l'intérêt du créateur se concentre donc, dans un premier temps, sur l'ouverture totale du temps de la conception, sur l'enchaînement des nombreuses et parfois minuscules décisions par lesquelles, dans l'espace, il transpose, pas à pas, la demande qui lui est faite, par des tâtonnements et des allers et retours incessants. Bien entendu, toutes ces énergies créatrices sont tendues vers leur achèvement, mais je pense que les concepteurs ont souvent tort de vouloir taire l'errance de leur travail de projet. Pour valider le résultat, ils en viennent trop souvent à construire a posteriori des logiques implacables qui dissimulent toutes les hésitations qui ont fait l'ouverture de leur démarche et l'ont rendue perméable au monde extérieur. En n'exhibant que le résultat d'un travail fait dans le secret de son atelier, le concepteur conforte l'incommunicabilité fondamentale du travail de création, alors qu'il devrait, me semble-t-il, l'éclairer autant que possible. Je suis toujours surpris par l'incompréhension qui persiste entre ceux qui élaborent le projet et ceux qui sont amenés à le juger ou à le vivre.


Les professionnels, les enseignants ainsi que vous, les étudiants, devriez avoir une préoccupation commune, celle d'ouvrir toutes les fenêtres sur l'espace et le temps du projet; celle de rendre cette pratique la plus transparente possible pour mieux comprendre ses sources, sa dynamique, ses modes de résolution, son histoire; celle d'abandonner enfin la position un peu romantique de l'artiste isolé dans le secret de son atelier et vous expliquer très largement sur la genèse de vos projets.


Le projet a, bien entendu, comme visée ultime la transformation et l'amélioration des lieux, mais il est, avant cela, une méthode qui permet de révéler les différentes manières dont l'espace peut se transformer. Rendre compte de cette démarche, c'est rendre accessible à tous (vos enseignants, aujourd'hui, et, demain, les décideurs, les usagers, les entreprises), l'enchaînement des décisions qui ont conduit à la mise en forme proposée. C'est donc leur donner les moyens d'une véritable critique et d'intervenir judicieusement sur le cours de votre projet. Considérant que l'espace sur lequel vous travaillez sera, après sa réalisation, ouvert à l'usage d'autrui, vous devez êtres attentifs à toutes les conditions qui donnent à votre projet les meilleures chances d'entrer dans le concert des gens et des choses. Dans la conduite et l'art du paysagiste, une attention particulière doit être portée à la négociation.

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