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Explorer les limites, les outrepasser.

Tout projet sur le territoire devrait commencer par une remise en cause de l'apparente légitimité des limites convenues pour une opération, par le refus de laisser le paysage se fragmenter en multiples « terrains d'action » aveugles les uns aux autres. L'aménagement de chaque lieu doit, au contraire, être instruit par une connaissance large du site qui l'accueille et son projet doit travailler l'ensemble des données induites par tous les espaces mitoyens qui, par enchaînement, composent les divers horizons d'un site.


Il vous faut éviter d'être concentré sur l'emprise exclusive d'un domaine. Il vous faut vous esquiver, prendre de la distance, rejoindre les limites pour y découvrir les différentes issues par lesquelles vous allez pouvoir vous évader. En élargissant votre point de vue, en outrepassant les limites qui vous sont assignées, vous pourrez mesurer leur résistance, faire l'état de leur porosité. En vous éloignant, vous testerez les diverses conditions par lesquelles, ici, l'espace s'affirme ou, là, bascule sur des espaces voisins, et quels sont les guichets par lesquels il s'extravase à son tour et s'ouvre sur les lointains. Vos escapades détermineront donc quels sont les horizons véritables de ce lieu.


Dans le paysage, il n'y a pas de limite si dure, si close qu'elle ne se fissure et s'ouvre sur des espaces mitoyens. Il n'y a pas de discrimination véritable entre les différents lieux. Les éléments d'un paysage sont toujours caractérisés par leur faculté de débordement, par la diversité et la complexité des pactes qui les lient aux éléments voisins. Dans le paysage, il n'y a pas de contour franc, chaque surface et chaque forme vibrent et s'ouvrent sur le dehors ! Les choses du paysage ont une présence au-delà de leur surface. Cette émanation particulière s'oppose à toute discrimination véritable. C'est donc aux situations limites que l'on trouve le gisement de toutes les qualités. Celles qui affirment la présence des choses et celles qui, dans le même temps, les estompent pour les faire coexister et les fondre dans un milieu plus vaste.


Toutes ces lacunes, cette porosité, ces diverses déformations et évolutions tissent, pour un même site, des frontières diffuses, des lignes de partage qui frangent, se dérobent, se superposent pour parfois se confondre. J'associe volontiers l'idée d'horizon à cet état particulier des limites qui font paysage.


L'horizon est « un confus distinct », dit Michel Serres. L'horizon est si peu stable qu'il est une puissance d'ouverture, de débordement. L'horizon est la manière singulière dont un espace modèle son rapport avec ses espaces voisins. Les espaces glissent les uns vers les autres, ils transgressent toutes les bornes, toutes les propriétés. Ils vont puiser leur qualité dans les espaces extrinsèques.


Parce qu'il est lacunaire, instable dans le temps, multiple et changeant dans l'imaginaire et la représentation, l'horizon est un passage, un lieu d'interrelation qui fait se chevaucher, coexister et s'enchaîner des paysages singuliers. Pour explorer les horizons d'un paysage, on doit s'engager dans un double mouvement : celui qui nous éloigne du lieu considéré et nous libère de son emprise et celui qui, tout au contraire, nous fait revenir sur nos pas pour entrer dans son intimité par une exfoliation minutieuse et progressive de ses divers états limites.
Cette expérience de l'espace, qui se fonde sur le franchissement, la transgression et la récurrence, se traduit aussi dans nos dessins lorsque nous voulons représenter le paysage. Un designer fait, le plus souvent, l'épure de l'objet qu'il imagine, l'architecte celle de son bâtiment. Le paysagiste a beaucoup de mal à rendre compte du tremblé de la lisière, de l'incessante bifurcation de la ramure des arbres, de la variabilité de la surface d'un pré. La présence indéniable des choses qu'il observe ou qu'il imagine ne peut pas être réduite, ni s'exprimer par un contour. Alors son dessin commence en deçà de toutes limites, son trait s'épaissit et se propage avec fébrilité mais aussi avec retenue car il doit négocier et ajuster, dans un même mouvement, la qualité des franges et du centre de ce qu'il représente. Son travail est, sans cesse, inquiet de cette apparente contradiction où toutes les choses se distinguent et se confondent à la fois.

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