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Parcourir en tous sens.

Vous devez parcourir le site et ses alentours en tous sens, observer et consigner toutes les configurations, toutes les choses jusqu'aux plus ténues et aux plus négligeables; vous ne devez rien perdre de cette page d'écriture. François Dagognet, dans Une épistémologie de l'espace concret', nous dit : « Ne quittons pas le sol, c'est-à-dire l'inscription, l'habitat, le paysage, là où s'implantent les vivants, les matériaux, les données » ; « Le paysage est une méthode, on trouve moins en lui que par lui » ; « C'est à la pellicule sinon même dans les futilités (ou presque) que le vrai scintille et peut être "arrêté". Nulle part ailleurs » ; « Le savant n'est que trop tenté de négliger les marques, les plis, les hachures, les téguments; c'est bien dans le secondaire, voire le dérisoire, que la Vie se reconnaît et s'appréhende. »


Tous les territoires qui vous seront proposés auront fait historiquement l'objet de bouleversements naturels, d'occupations successives qui auront laissé des traces, des configurations, des distributions. Certaines d'entre elles se seront maintenues pendant plusieurs décennies, voire plusieurs siècles, pour avoir été confirmées par des usages successifs. Il n'est pas inutile de savoir reprendre dans vos projets, ou transposer pour l'avenir, ce que l'on peut considérer comme de véritables fondations. Cette sorte d'économie de moyens donnée à vos propositions vous permettra de ne pas rompre avec l'identité d'un lieu, de garder le fil en évitant les ruptures trop brutales.


C'est l'observation, l'investigation, la prise en compte d'un maximum de données, de tout le système événementiel, de toutes les circonstances qui tissent, sur le plan morphologique et culturel, nos rapports aux choses qui feront que vos décisions et vos projets seront inspirés, inspirés par le monde lui-même.
L'attention portée aux données formelles, sensibles, est donc cette forme particulière d'apprentissage qui permet de distinguer les diverses manières dont, ici ou là, les influences, les signes, les références et surtout les pratiques se surajoutent, s'expriment et se modifient. Une observation trop hâtive des lieux, une observation qui ne reviendrait pas sur elle-même, risquerait de surévaluer une configuration, une distribution ou une ambiance qui, sur le site, serait exagérément mise en relief en négligeant les autres.


Le premier écueil serait donc votre fascination pour un point de vue unique et pour l'imaginaire qui le prolongerait, fascination si forte qu'elle éclipserait toutes les autres données du paysage. Pour conjurer cette forme de réduction, cette majoration abusive de telle ou telle qualité du site, je vous propose l'apprentissage d'une certaine forme d'ubiquité. Rapidement, intensément et en tous sens, visitez le site en commençant par rejoindre les parties les plus distantes en croisant vos parcours. Essayez d'être partout à la fois et, lorsqu'un point de vue s'impose, fuyez à l'opposé, quitte à revenir vers lui si sa domination persiste !


Le second écueil serait qu'à la suite de visites plus ou moins succinctes vous ponctionniez sur le paysage quelques données dites objectives, généralement les plus tranchées, les plus saillantes, celles qui se prêtent le mieux à la représentation, à la transcription. Cette approche « analytique » est souvent séparatrice, elle démonte la réalité en divers lambeaux que l'on peut ensuite manipuler tout à son aise dans les lieux clos de son atelier ou des salles de cours. Les projets qui s'ensuivent montrent bien qu'ils sont inaptes à recomposer vraiment la réalité, qu'ils ne sont le fruit que d'une extraction, que d'une suite de négligences.


Je voudrais donc opposer au moins deux manières de percevoir un paysage. En majorant, sur un site, les caractères les plus saillants, les plus stables, vous pouvez prélever, sur la situation globale, sur l'ambiant, les structures, les choses, les objets et les êtres les plus manifestes. Ce qui implique une certaine manière de regarder, une forme d'exploration qui, parcourant la multiplicité en tous sens, revient sur elle-même pour effectuer progressivement les partages entre diverses données. Parce que votre regard est analytique, il tranche et discrimine et, sur l'horizon qui s'éloigne, les formes et les qualités apparaissent et s'affirment. Ce mode d'observation assure une certaine permanence à ce qui est ségrégué. Vous confortez donc, dans leurs qualités et formes, cette lisière de pins, cette pâture, ce pommier qui accuse l'angle du champ. Vous les signifiez, vous les nommez et les assignez. Ainsi, vous vous assurez de leur présence lors de votre prochaine visite.


On peut, d'une certaine manière, dire que vous constituez l'espace, parce que vous le figez par des points, par des lignes, par des surfaces et par toutes sortes de qualités marquantes que vous avez vous-mêmes désolidarisées d'un fond trop fluctuant. Pour maîtriser la réalité, on utilise volontiers cette première manière, d'abord parce qu'elle est exclusivement visuelle, et donc essentiellement séparatrice ; elle est à cet égard, comme le langage, du côté de l'efficace et de la synthèse, parce qu'elle hypertrophie les substances en les bornant et, surtout, parce qu'elle stabilise l'espace dans son actualité.


Mais vous pouvez aussi tenir votre attention en deçà du seuil où émergent les structures et les formes. Ce qui implique un regard plus rudimentaire, plus animal, un regard qui glisse constamment, sans véritable récurrence et qui reste englué dans la diversité locale. Il vous faut, pour cela, commencer par fuir toutes les qualités trop singulières, de manière à ce qu'elles n'aient jamais prise sur vous. Il vous faut quitter les choses avant qu'elles ne se constituent. En privant ainsi ce qui vous environne de tous les points saillants, vous ne remarquez rien, vous percevez seulement des affluences. Vous êtes au-delà des apparences, dans un monde d'émanations et de présences furtives. Vous ne distinguez pas, vous entrevoyez.


Chaque fois qu'une distribution, une forme insiste pour paraître et se clore, vous devez vous porter sur ses contours, éprouver sa résistance et vous glisser dans ses porosités. À l'arbre, préférez la fourche, à l'herbe, le foisonnement, au sol, l'inflexion. L'arbre, l'herbe, le sol cesseront d'être pour vous des centres de résistance, ils accepteront de perdre de leur individualité et, ensemble, vous verserez dans l'intervalle et l'altérité. Parfois, lorsque ce mouvement de débordement s'accorde aux vibrations par lesquelles les choses s'épanchent et se mêlent, vous quittez alors l'espace ponctué des formes et vous entrez dans le temps qui les associe.


Cette deuxième manière vous conduira nécessairement, pour continuer d'avoir prise sur le paysage, à mobiliser successivement chacun de vos autres sens. Votre attention fuyante, latérale, parce qu'elle n'insistera jamais, sous-emploiera vos facultés visuelles. Et comme elle ne leur accordera plus ce droit de préséance auquel vous les aviez habituées, c'est toute votre acuité qui s'abaissera au seuil de votre conscience, là où, dans l'ombre et l'anonymat, vos autres facultés ébauchent en permanence des sensations qui avortent le plus souvent. Votre odorat, par exemple, a des capacités d'investigation moindres, il ne donne pas à la sensation ce surplus de détermination qui donne aux formes leur contour. Il détecte des champs plus diffus. Cette mise en sommeil relative de votre outil d'analyse privilégié rehaussera soudain toute votre sensibilité. Vous ne serez plus l'œil acéré et distant, face au paysage, vous vous insinuerez entre les choses dont vous percevrez le tumulte des variations. Vous serez alors dans la transition.


Tout le monde sait bien que les moments les plus agréables pour être dehors ne sont pas ceux de la lumière crue de la mi-journée. Nous devrions, les enseignants, nous en souvenir, lorsque nous vous initions à la découverte d'un site. La pleine lumière dresse les profils, elle expose tout dans la séparation alors que la pénombre est faite d'adhérences, de contaminations et de surimpressions. Le postulat, bien sûr, est qu'il faut commencer par le plus difficile, ce qui est contraire à la tradition tenace de l'enseignement. Mais c'est bien pourtant comme cela que nous avons, enfants, appris à voir et nous l'avons oublié.


* F. Dagognet, Une épistémologie de l'espace concret. Néogéographie, Paris, Vrin, 1977.

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