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Se mettre en état d'effervescence.

Dès les premières heures, sans avoir encore de précisions sur le programme ni sur le site qui fera l'objet de votre intervention, je vous invite à mener parallèlement deux actions d'une grande intensité. Pour faire un projet, sur un territoire qui vous est le plus souvent étranger, vous devez combler, dans un temps court, un déficit énorme de connaissances et mille questions doivent être posées : Que s'est-il tramé, que se trame-t-il sur ce lieu? Que veut-on faire de lui? Et qui le veut? Quel fut son apogée, à quand remonte son déclin, pourquoi est-il disponible aujourd'hui et pourquoi doit-on le transformer? Quelles sont ses inclinaisons et dans quel enchaînement d'espaces est-il inscrit?


Toutes ces questions et bien d'autres encore, qui devront évidemment trouver leur juste réponse à un moment ou à un autre du travail qui s'engage, peuvent rester pour un temps sous une forme évasive, suspendue. Seuls comptent, pour l'instant, leur émergence, leur nombre et leur accumulation. C'est le questionnement lui-même qui vous déterminera et vous engagera dans la réalité, c'est lui qui galvanisera votre attention. Dès les premiers moments, une certaine émulation cognitive doit aiguiser votre regard et votre sensibilité. Cet insatiable besoin d'être informé et le travail que cela exige ne doivent cependant pas retarder l'engagement dans le travail formel du projet.


Dans le même temps, vous pouvez très bien, sans attendre toutes les réponses à vos questions, formuler des hypothèses de travail et dessiner les premières propositions d'aménagement. L'intuition est l'élan qui devrait inaugurer la genèse du projet. L'important, me semble-t-il, est de prendre le plus tôt possible la posture projectuelle pour éviter les atermoiements d'une analyse préalable trop longue.


L'attente débouche souvent sur une incapacité à discriminer les éléments fondateurs du projet ou oriente celui-ci vers des réponses littérales. C'est en confrontant progressivement les premières intuitions aux données multiples du site et du programme que l'on va mesurer, pas à pas, l'écart entre projection et réalité. L'intuition joue ici le rôle de catalyseur de l'analyse qui fonctionne alors simultanément. Le projet commence donc par elle et se prolonge par un travail de reconnaissance et d'ajustement.


Ces premières intuitions, qui, avec le temps, seront fondées sur une certaine expérience de la transformation de l'espace, vont céder partiellement ou complètement sous les injonctions du réel, sous le faisceau de ce que l'on nomme à tort les « contraintes » du site ou du programme. Mais il en restera cependant quelque chose, un certain entêtement, une sorte de polarité qui jouera le rôle de premier noyau organisateur du projet. Noyau autour duquel se sédimenteront, progressivement, toutes les décisions ultérieures. Les risques d'un a priori doivent êtres prévenus par une pensée résolument contradictoire. Contrebalancez vos premières intuitions par des hypothèses inverses. Mesurez ainsi leur résistance et, en ce sens, considérez votre projet comme un travail d'expérimentation.
Il ne faut pas confondre cette première conduite avec la phase dite d'analyse, que la tradition veut absolument distinguer en la plaçant en phase inaugurale du projet. Le projet de paysage est une réponse spatiale apportée à un faisceau de données plus ou moins conceptualisées, plus ou moins objectives et souvent contradictoires. Ces données (celles du site et du programme), si complètes soient- elles, et quelle que soit la manière dont elles sont assemblées (analyse), restent vides d'intentions spatiales; elles sont inaptes à susciter d'elles-mêmes l'espace qui les agencera. Ces données sont l'« objet » du projet, il y manque le « sujet ». Ce n'est que dans la médiation de l'objet par le sujet que le projet s'élabore. C'est la manière spécifique dont un concepteur répond à une situation qui donne la forme de l'espace attendu.

Chaque projet est une circonstance particulière où les données extérieures pénètrent librement. On aurait tort d'imaginer qu'il y a une règle établie pour en gérer le flux. On peut tout aborder dans le désordre ; c'est le temps long du projet qui, par sa richesse, sa complexité et par toutes les pistes qu'il ouvre, organise à son rythme ce déferlement. La démarche de projet n'est pas linéaire mais récurrente, et, par ce balayage incessant, toutes les connaissances se donnent et s'organisent progressivement. L'analyse et le projet ne sont pas, à mon avis, dissociables, ce sont les deux occupations parfaitement synchrones d'une même démarche.
La manière dont vous vous engagez dans le projet est décisive. L’état d'effervescence que je vous suggère viendra, en effet, dynamiser et conforter les premiers moments où vous devrez résoudre des contradictions, réunir des domaines séparés, expérimenter, imaginer l'espace et le représenter; les premiers moments où vous devrez vous lancer dans un ensemble d'essais dirigés vers un but incertain, mal connu et faire face à des sentiments opposés d'enthousiasme et d'inquiétude.

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